GADDIS (W.)


GADDIS (W.)
GADDIS (W.)

GADDIS WILLIAM (1922- )

Longtemps, William Gaddis a été un peu comme le fantôme hantant le paysage littéraire américain. Son premier livre, The Recognitions , paru en 1955 (traduit en 1973 sous le titre Les Reconnaissances ), avait à l’époque été lu par des écrivains (entre autres, Thomas Pynchon ou Joseph McElroy) qui surent y reconnaître le prototype inouï de ce que le roman américain devait oser pour sortir de l’ornière naturaliste des années trente ou du mode confessionnel intimiste des années quarante. Il fallut attendre 1975 pour que, avec la publication de son deuxième roman, JR. , le projecteur se braque à nouveau sur Gaddis et qu’on «reconnaisse» officiellement qu’il avait, dès les années cinquante, anticipé et aidé à naître la révolution romanesque américaine qui connut son efflorescence dans les années soixante avec, entre autres, John Barth, Robert Coover, William Gass, Thomas Pynchon et Joseph McElroy.

Né en 1922 à Manhattan, dans une famille de tradition à la fois calviniste du côté paternel et quaker du côté maternel (un écartèlement entre orthodoxie officielle et hérésie occulte qui marque son œuvre), orphelin très tôt de son père (une absence qui hante ses romans jusqu’à y devenir comme l’éclipse de Dieu ne laissant du monde après lui qu’un paysage en ruine), William Gaddis, après des années solitaires dans un sombre pensionnat de Nouvelle-Angleterre, entre en 1941 à l’université Harvard où il est notamment rédacteur du magazine satirique The Harvard Lampoon , haut lieu du pastiche et de la parodie étudiantesques. Employé au New Yorker au lendemain de la guerre, il fréquente avec une certaine distance la bohème de Greenwich Village et on le voit même faire une brève apparition en 1953 dans la chronique de Kerouac, The Subterraneans , sous les traits d’Harold Sand, jeune dandy en costume blanc qui vient de voir son manuscrit accepté par un éditeur. Ce roman, à une époque où tout le monde partait vers l’Ouest et découvrait l’Amérique, il l’a écrit, toujours à contre-courant, pendant un long périple en Europe sur les traces de la génération perdue de ces années vingt qui sont sa vraie patrie littéraire: l’Espagne (où il rencontre Robert Graves), la France où, au printemps de 1951, il travaille brièvement pour l’U.N.E.S.C.O., l’Afrique du Nord enfin, tous lieux qui forment, avec la Nouvelle-Angleterre (celle de Hawthorne), le décor de son livre. De retour en Amérique, Gaddis fut successivement, et pendant vingt ans, rédacteur de publicités pour une firme pharmaceutique, de scénarios pour l’armée, de discours pour cadres de l’industrie, pendant que son roman de jeunesse poursuivait souterrainement son chemin. The Recognitions est, comme l’apocryphe Recognitiones , le premier «roman chrétien» attribué à Clément de Rome et auquel il emprunte son titre, un périple au terme duquel un orphelin « reconnaît» son père (et surtout sa mère), mais revu à la lumière de l’anthropologie de sir James Frazer et du Robert Graves de The White Goddess (1948). Ce roman liturgique se déroulant du solstice d’hiver à la résurrection de Pâques est aussi un roman d’apprentissage artistique, comme Le Docteur Faustus de Thomas Mann (1947), qui ouvre ici sur une exploration de la gnose alchimique. Le thème, inspiré sans doute par l’histoire du faussaire hollandais Hans Van Meegeren, est celui de la copie en art, mais le texte déploie toutes les ramifications possibles du «faux», jusques et y compris celui de la dégradation du langage esquissé par Les Faux-Monnayeurs de Gide (1925) auquel le roman doit beaucoup. Hommage, en forme de parodie aux classiques américains de l’esthétique moderniste, en particulier les Cantos d’Ezra Pound et The Waste Land de T. S. Eliot, c’est en même temps une diatribe contre cette esthétique qui, de Proust à Joyce, a fait prévaloir les citations, les réminiscences et les emprunts sur la recherche d’une voix originale. Placé moins sous le signe de l’anthropologie des religions que sous celui de la théorie de l’information et de Norbert Wiener, JR. (1975), à travers l’histoire d’un adolescent (le «junior» du titre), manipulateur de signes qui parvient à se construire un «empire de papier» à Wall Street, est un tissu de «voix flottantes», une bande sonore où Gaddis à la fois capte le babil des voix et évoque leur dégradation entropique. Le livre, sans une seule cheville narrative, est entièrement constitué de dialogues. Partition musicale où les voix s’entremêlent dans une cacophonie suprêmement maîtrisée, Carpenter’s Gothic , 1985 (Gothique Charpentier , traduit en français en 1988), sera un roman sur le leurre et l’imposture, dans la lignée du Melville de The Confidence Man ou du sombre Mark Twain de la fin, un exercice virtuose de satire à la manière de la Dunciade d’Alexander Pope, avec quelque chose aussi de l’humour tory, noir et dévastateur, d’Evelyn Waugh. Le pamphlet hargneux et désespéré contre l’obscurantisme américain des années Reagan, représenté par le «réveil» religieux fondamentaliste et antidarwiniste des prédicateurs du Sud profond, ouvre ici sur un panorama de l’entreprise néo-coloniale faisant main basse sur l’Afrique — le «cœur des ténèbres» de Conrad — où l’humanité a commencé et où on la voit s’abîmer, à travers le roman de Gaddis, dans la catastrophe nucléaire et le retour au chaos.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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